La souffrance psychique, comprendre, analyser, transformer
« Toutes les familles heureuses se ressemblent, chaque famille malheureuse est malheureuse à sa façon. »
Léon Tolstoï, Anna Karénine
Cette phrase de Léon Tolstoï nous rappelle une réalité fondamentale, chaque être humain construit son histoire de manière singulière.
Qu'est-ce que la souffrance psychique ?
Aujourd'hui, jamais la santé psychique n'a été autant reconnue ni autant mise en lumière. Pourtant, paradoxalement, jamais il n'y a eu autant de personnes en souffrance, du plus jeune au plus âgé. Il existe un véritable malaise dans notre société.
La souffrance psychique ne s'exprime pas de manière unique.
Il existe de multiples expressions de la souffrance psychique.
Elles peuvent prendre la forme de l'angoisse, de la dépression, de la mélancolie, de l'inhibition, de pensées obsédantes, d'un profond sentiment de vide, d'une perte de sens, d'une dépendance affective ou encore de manifestations corporelles.
Chaque sujet exprime sa souffrance à sa manière.
Chacun possède son histoire, sa propre sensibilité, ses perceptions du monde, ses sensations et sa manière singulière de percevoir son environnement comme son monde intérieur.
C'est pourquoi il n'existe pas une souffrance psychique, mais des expressions singulières de la souffrance psychique.
C'est cette singularité qui mérite d'être entendue, comprise et accompagnée.
Mais qu'est-ce que la souffrance psychique ?
J'aimerais la définir à travers une métaphore.
La souffrance psychique, c'est comme si vous étiez habité par deux mouvements opposés.
L'un aspire à vivre, à avancer, à aimer, à créer, à désirer.
L'autre vous retient, vous envahit de peur, de doute et d'angoisse, jusqu'à vous empêcher d'être pleinement vous-même.
Un conflit intérieur s'installe alors. Vous avez le sentiment qu'une force vous pousse vers la vie tandis qu'une autre vous ramène sans cesse vers l'inhibition, la souffrance et le repli.
Chaque jour au lieu d'être habité par des images et sensations paisibles, vous ressentez immédiatement ce combat intérieur.
Je n'entrerai pas ici dans une explication du ça, du moi, du surmoi, du moi idéal ou de l'idéal du moi. Ces notions méritent d'être expliquées à part entière, car elles permettent de mieux comprendre la manière dont se construisent nos conflits psychiques, J’y consacrerai un prochain post.
Le moi est issu de perceptions et de représentations qui se construit progressivement au fil de notre histoire.
À partir de certaines situations réelles, imaginaires ou fantasmées, il élabore de véritables petites scénettes intérieures. Il interprète, anticipe, donne du sens, parfois à partir d'une réalité objective, parfois à partir de ses propres représentations inconscientes. Ces scénettes psychiques peuvent alors devenir génératrices de peur, d'angoisse et de souffrance.
Votre regard sur le monde, sur la vie et votre manière d'habiter votre existence sont devenus le théâtre d'une lutte psychique qui finit par s'inscrire dans le corps.
La peur, l'angoisse, le manque de confiance en soi et d'autres manifestations de la souffrance psychique peuvent vous habiter jusqu'à vous anéantir et vous empêcher d'advenir comme sujet.
Des pensées obsédantes s'imposent à vous. Vous êtes en lutte permanente avec vous-même.
Puis vient l'inhibition. Vous n'osez plus être qui vous êtes. Vous avez peur de tout.
Le regard que vous portez sur vous-même est profondément dévalorisé.
La dépendance affective peut alors s'installer, avec l'espoir que l'autre pourra vous protéger ou vous réparer.
Mais derrière tout cela, il y a une histoire.
Et cette histoire remonte souvent très loin.
Elle prend racine dans la manière dont, bébé puis enfant, nous avons perçu notre monde, notre monde imaginaire, mais aussi notre monde symbolique.
Elle prend racine également dans la manière dont nous avons été regardés, portés, aimés, soignés, accompagnés.
Dans la façon dont notre environnement nous a présenté le monde et nous a permis, ou non, de nous y sentir en sécurité. C'est à travers ce regard posé sur nous, dès les premiers instants de notre vie, que se construisent progressivement notre rapport à nous-mêmes, aux autres et à la vie.
Mais il n'y a pas que l'environnement familial qui participe à cette construction. La société, elle aussi, nous façonne. Elle nous renvoie des images, des attentes et des exigences auxquelles nous essayons de répondre, parfois au détriment de ce que nous sommes profondément.
La société peut être aussi complexe, exigeante et parfois aussi difficile que l'environnement familial. Très tôt, nous apprenons à être des sujets très sages, qu'il faudrait être plus performant, plus brillant, plus beau, plus fort. Nous nous comparons, nous cherchons notre place et nous craignons de ne pas être à la hauteur.
Même si les possibilités d'évolution sont aujourd'hui plus importantes, la pression de réussir demeure, dans une société où la compétition et une certaine forme d'élitisme restent très présents.
Lorsque nous nous réveillons chaque matin avec une perception du monde altérée, lorsque nous voyons la vie à travers un prisme négatif, lorsque le regard porté sur nous-mêmes, sur notre travail, sur les autres ou sur l'avenir devient systématiquement sombre, il ne s'agit pas simplement d'une manière de penser.
Cette perception est souvent l'expression d'un mal-être profond et d'un conflit psychique qui se manifeste à notre insu.
C'est pour cette raison qu'entreprendre un travail sur soi est essentiel. Elle permet d'analyser ce qui se manifeste derrière cette souffrance, de comprendre ce qui s'y joue en profondeur et d'en retrouver progressivement l'origine et le sens.
En mettant des mots sur ce qui était resté inconscient, le sujet peut peu à peu se dégager de ses répétitions, retrouver sa liberté intérieure et redevenir pleinement sujet de son existence.
L'objectif d'une cure analytique n'est pas de faire disparaître toutes les difficultés de la vie, mais de permettre au sujet de ne plus être prisonnier de ses conflits psychiques, afin qu'il puisse retrouver la possibilité de vivre, de désirer, d'aimer et de se sentir à nouveau libre.
Ces questions peuvent êtres analysées dans le cadre d’une analyse individuelle ou lors des groupes de parole proposés au cabinet.
Choix bibliographique
- Donald W. Winnicott, Jeu et réalité : un ouvrage fondamental pour comprendre les notions de vrai self et de faux self, ainsi que le rôle de l'environnement dans la construction psychique.
- J.-D. Nasio, Le Livre de la douleur et de l'amour : une réflexion clinique sur la souffrance psychique, le lien à l'autre et le travail analytique.
- Léon Grinberg, Culpabilité et dépression : un ouvrage qui explore les liens entre les sentiments de culpabilité, les états dépressifs et la dynamique psychique.
- Mélanie Klein Deuil et dépression : un ouvrage majeur qui approfondit la compréhension de la position dépressive et de la construction de la vie psychique à partir des premières relations d'objet.
LA SOUFFRANCE PSYCHIQUE DU DIRIGEANT ET DU RESPONSABLE : CELLE DONT ON PARLE PEU
On parle beaucoup, et à juste titre, de la souffrance psychique du salarié. Mais on parle beaucoup moins de celle du dirigeant, du responsable, de celui qui doit quotidiennement porter une entreprise, une équipe et les conséquences de ses décisions.
Parallèlement à ma profession d’analyste, je dirige depuis plus de trente et un ans un centre d’esthétique.
Ce que j’écris ici n’est donc ni un procès ni une généralisation hâtive, c’est le constat d’une femme qui dirige, emploie, forme et travaille au contact du public depuis plus de trois décennies.
Et ce constat est devenu, au fil des années, de plus en plus récurrent.
Recevant et côtoyant des personnes issues de catégories socioprofessionnelles très diverses, chefs d’entreprise, cadres, enseignants, professions libérales, commerçants, responsables d’équipe, j’entends régulièrement revenir les mêmes difficultés.
Les secteurs d’activité diffèrent, les responsabilités ne sont pas les mêmes, les milieux sociaux non plus, et pourtant certains constats se répètent.
Il ne s’agit donc plus seulement, à mes yeux, d’une difficulté propre à mon entreprise ou à mon métier.
C’est un phénomène que l’on retrouve aujourd’hui dans de nombreuses entreprises et dans de nombreux lieux où s’exerce une responsabilité.
Au-delà de la gestion économique de l’entreprise, le dirigeant doit désormais consacrer une énergie psychique considérable à ce qui devrait relever de règles élémentaires de la vie professionnelle : ponctualité, tenue adaptée, politesse, respect du client, juste distance professionnelle, respect de la hiérarchie, engagement dans son travail.
Il faut rappeler, expliquer, reprendre, recadrer, parfois encore et encore.
Et progressivement, le chef d’entreprise se retrouve à occuper des fonctions qui ne devraient pas être les siennes : dirigeant, bien sûr, mais aussi éducateur, médiateur, confident, assistant social et, parfois, presque parent.
Mais il existe une autre forme de souffrance, plus silencieuse encore : celle du responsable qui doit exercer une fonction contenante sans être lui-même suffisamment contenu par sa hiérarchie.
Je rencontre également des personnes investies de responsabilités importantes — responsables d’équipe, cadres, managers, enseignants — auxquelles on demande de décider, d’organiser, de transmettre, de gérer des conflits et de répondre du travail des autres, mais qui ne trouvent pas toujours, auprès de leur propre supérieur hiérarchique, le soutien nécessaire à l’exercice de leur fonction.
Les rôles deviennent flous, la délégation imprécise, les décisions parfois contradictoires. Les responsabilités sont confiées sans que le cadre, l’autorité ou l’accompagnement nécessaires soient véritablement assurés.
Il se produit alors ce que l’on pourrait appeler un défaut d’étayage.
Le responsable doit soutenir son équipe, mais ne se sent pas lui-même soutenu. Il doit contenir les difficultés de ceux dont il a la charge, alors même qu’il ne trouve pas, au-dessus de lui, une fonction suffisamment contenante sur laquelle s’appuyer.
Il se retrouve ainsi pris entre deux niveaux : contenir sans être contenu, soutenir sans être soutenu, assumer sans toujours disposer d’un cadre suffisamment cohérent pour le faire.
Cette position est psychiquement coûteuse.
Car lorsqu’une organisation ne fournit plus suffisamment de repères, de cohérence et d’étayage à celui auquel elle confie une responsabilité, celui-ci peut finir par devenir le lieu où viennent se déposer toutes les contradictions du système.
À cette charge interne s’ajoute, pour le chef d’entreprise et plus particulièrement encore pour le commerçant, une autre pression devenue considérable : celle de la relation au client et de l’immédiateté.
Il faut aujourd’hui composer avec une exigence croissante de réponse immédiate, de disponibilité permanente et de satisfaction sans délai. Certains clients tolèrent de plus en plus difficilement l’attente, la frustration, l’impossibilité ou simplement le fait qu’une entreprise puisse poser une limite.
À cela s’ajoute désormais l’exposition permanente aux avis sur Internet et aux réseaux sociaux.
Un avis négatif peut être publié en quelques secondes, parfois sous le coup de la colère ou de la frustration, quelquefois de manière disproportionnée au regard de la situation vécue. Et le chef d’entreprise doit ensuite en supporter les conséquences sur son image, sa réputation et potentiellement son activité.
Il existe là encore une asymétrie : le client peut exprimer publiquement et immédiatement son mécontentement, tandis que le professionnel doit mesurer chacun de ses mots, contenir sa réaction et préserver l’image de son entreprise.
Cette exposition permanente au jugement peut devenir, elle aussi, psychiquement coûteuse.
Le dirigeant ou le responsable peut ainsi se retrouver au point de rencontre de plusieurs pressions : ce qu’il doit contenir en dessous de lui, ce qu’il doit parfois supporter au-dessus de lui et ce qu’il doit absorber de l’extérieur.
Pendant ce temps, il doit continuer à faire vivre son activité.
Continuer à pérenniser son entreprise, assumer les charges, les salaires, les fournisseurs, les clients, les objectifs et préparer le lendemain.
Parallèlement, il doit absorber les absences, les retards, les négligences, le manque de motivation, certaines familiarités déplacées, l’incorrection ou parfois l’insolence.
Pris isolément, chacun de ces événements peut sembler anodin.
C’est leur accumulation et leur répétition qui épuisent.
Car l’usure psychique ne vient pas toujours d’un événement spectaculaire. Elle peut naître de l’accumulation quotidienne de petites transgressions, de tensions répétées, d’injonctions contradictoires et de la nécessité permanente de rappeler la règle, de poser la limite et de contenir ce qui déborde.
Et c’est peut-être ici que la psychanalyse peut nous permettre d’interroger quelque chose de notre époque, que devient une société lorsque la limite est de plus en plus difficile à accepter, mais aussi lorsque ceux qui devraient l’incarner ne l’assument plus toujours clairement ?
Le responsable se trouve alors dans une position paradoxale, il doit contenir, mais il n’est pas nécessairement contenu. Il doit soutenir, mais il n’est pas nécessairement soutenu.
Pour pouvoir contenir, encore faut-il pouvoir, quelque part, être soi-même contenu.
Il doit rester debout. Décider. Assumer. Répondre. Continuer.
Jusqu’au jour où certains n’en peuvent plus.
Certains perdent le goût de leur métier. Certains attendent avec impatience le moment où ils pourront partir, changer de fonction ou vendre leur entreprise. D’autres connaissent l’épuisement, la dépression et, dans les situations les plus graves, une détresse psychique profonde.
Il ne s’agit donc pas d’opposer le salarié au dirigeant, ni le responsable à sa hiérarchie.
La souffrance psychique au travail peut se rencontrer à tous les niveaux de l’organisation.
Il s’agit de reconnaître une réalité dont on parle encore trop peu : celui qui porte la responsabilité peut, lui aussi, finir par être écrasé par ce qu’il porte et plus encore lorsqu’il doit le porter seul.
Après plus de trente et un ans à la tête d’une entreprise, je peux le dire, la responsabilité professionnelle n’est pas seulement économique ou sociale.
Elle a un coût psychique.
Et cette souffrance mérite, elle aussi, d’être entendue.
Dans un prochain texte, j’exposerai cette réflexion, que s’est-il passé dans notre rapport à l’autorité, à la limite, à la frustration et à la responsabilité individuelle ?
Ces questions peuvent êtres analysées dans le cadre d’une analyse individuelle ou lors des groupes de parole proposés au cabinet.